Bam !

De Karin Serres
Une rue déserte. Il pleut. Des voitures passent.
Steven. — J’ai pas les mots, moi, tu sais, mais j’ai un truc à te raconter. Voilà. C’était un dimanche matin, il y a genre un mois, je comatais comme d’hab, d’un coup driiiiiiing la sonnette, moi je grompfe : barre-toi !, je crawle sous la couette, je braille : chu pas là ! mais ça sonne et ça cogne, un chien aussi qu’aboie, la voisine ? qu’est-ce qu’elle me cherche ?, d’un coup : han !, si ça se trouve, j’ai fait quelque chose cette nuit quand j’étais…, du coup aaargh l’effort du siècle, je me lève, wooooh ça tourne, un sabre ninja me trucide la tête, j’ouvre : c’est la voisine, ouais, avec son clébard qui couine et tu sais ce qu’elle veut ?
Gena. — Je t’emmène au spectacle !
Steven. — Deux billets, elle m’agite sous le nez. Nan, je grogne, pas ma came, ça et je ferme la porte qu’elle bloque en menaçant :
Gena. — Tu préfères que je montre ton vomi sur mes géraniums à tes parents ? Temps. Rendez-vous à deux heures, en bas.
Steven. — La tête qu’ils font, mes vieux, quand ils reviennent.
Maman. — T’es malade, Steven ?
Steven. — Nan, je vais au spectacle avec la voisine.
Maman. — Hein ?
Papa. — Spectacle de quoi ?
Steven. — J’en sais rien, moi. Spectacle de danse, en fait. Dans un théâtre genre vieux garage, heureusement que personne me voit. Elle est strange la voisine, je l’ai jamais vue comme ça, elle pue la cocotte, et toute nerveuse, pourquoi elle veut que je l’accompagne ? D’un coup paf ça commence, wooo faut prévenir, et dans le noir, une voix raconte une histoire plus débile tu meurs : c’est une meuf, son amour vient de clamser alors elle se plante devant la gare où elle l’accompagnait matin et soir et elle bouge plus, pendant des mois, des années. Non mais n’importe quoi, eh, qui fait ça ? Et un type et une nana se mettent à danser sans parler, en jeans, sans tutu, ils respirent fort tellement ils sont essouflés, je les regarde, je comprends rien, trop la loose, là un mobile sonne et toute la salle se retourne en bloc vers moi : wow, l’injustice, eh, c’est pas moi ! La voisine en panique plonge dans son sac…
Gena. — Non, pas devant lui, pas possible…
Steven. — En jetant des coups d’œil affolés vers le danseur et là, d’un coup, je comprends : elle est sur le danseur ! Non ?! A son âge !? Okééééé, c’est pour ça qu’elle m’a emmené, pour pas avoir l’air con de revenir toute seule pour le revoir danser ! Je suis à ça d’exploser de rire quand bam, ça m’arrive : entre la voisine raide dingue, cette femme qui meurt d’amour devant sa gare invisible et le fantôme de l’autre, sur scène, plus la musique, d’un coup ça me prend aux tripes. Ça cogne dans mon cœur comme ça cogne sur scène, les talons des danseurs, leurs claques et leur souffle et je suis pas le seul : dans le noir, une petite fille chante sur le rythme à mi-voix, les yeux de la voisine brillent, sur scène cet amour impossible, ça nous déchire tous, où chu, là ? et d’un coup craaaaak je comprends comment on peut dire ce qu’on ressent mais sans mots, en dansant, et comment c’est encore plus fort, plus direct, droit au cœur, BAM ! Temps. Après, on reste longtemps sans parler, la voisine et moi, pas pour les mêmes raisons, mais… Les lumières se rallument, la petite fille bizarre part, tout le public en fait, les deux danseurs aussi, les voix. Wow. Le truc de dingue qu’on vient de voir. Pourquoi je savais pas qu’on peut dire les choses aussi comme ça ? Temps. Du coup, je me suis entraîné, tous les soirs, dans ma chambre, depuis un mois. Pour te danser ce que je veux te dire mais que je peux pas, enfin, pas avec des mots, alors… Attends, voilà.
Steven lance une musique sur son téléphone qu’il pose à l’abri de la pluie.
Steven. — C’est pour toi.
Et il danse son amour sous la pluie.