Dan s’envole, par Fanny Carel

Dan, 12 ans
Laure, 11 ans

Au pied d’un immeuble quelconque, dans la ville qu’on voudra.

Dan (par terre)

Aïe, aïe, aïe, Ouille, ouille ! Qu’est-ce qu’il m’arrive ?

Laure

C’est ma faute : Je t’ai appelé, je t’ai demandé : « Tu viens jouer avec moi » ? Et te voilà par terre, paf ! Boum ! Tu as très mal ?

Dan (se relevant avec précautions)

Pas trop, non.

Laure

Pourquoi t’as pas pris l’ascenseur pour descendre ? Tu as eu un vertige, ou tu en avais assez de la vie ?

Dan

Pour descendre ? Comment ça, « pour descendre » ?

Laure

Ben… de chez toi… De ton balcon, au quatrième. Tu étais juché sur la table de jardin en fer, tu bricolais le parasol et, quand tu m’as vue en bas, tu as sauté.

Dan

J’ai sauté ?

Laure

Tu as sauté, oui !

Dan

Du quatrième ? Tu rigoles ?

Laure

Pas du tout ! Même que tu m’as fait drôlement peur… Je t’appelle : « tu veux jouer avec moi ? » et paf ! Du quatrième étage… de là-haut. (Elle lève le bras pour montrer).

Dan

Qu’est-ce que je faisais là-haut ?

Laure

Là, tu te fiches de moi : c’est chez toi, là-haut. C’est le balcon de chez toi.

Dan

???

Laure

Qu’est-ce qui te prend ? T’as l’air tout bizarre…

Dan

Moi ? Bizarre ? C’est toi, plutôt, qui racontes n’importe quoi. Ou t’es folle, ou tu me fais marcher grave.

D’abord, t’es qui, toi ? Je te connais pas.

Laure

Arrête ! Tu n’as même pas l’air de plaisanter. Tu me fais peur. Et puis, tu fais une chute de quatre étage et te voilà devant moi ? Sans une égratignure ? En plein dans le ciel, mais le ciel, c’est juste une ligne de craie sur le trottoir.

Dan

Quel ciel ? De quoi tu parles ?

Laure

Là, tu vois pas ? C’est écrit à la craie : « C.I.E.L ».
Tu t’es envolé de ton balcon et tu es arrivé direct au ciel.
C’est écrit, non ?

Dan

T’as écrit « Ciel » sur le trottoir. Et ça veut dire que j’ai volé ?

Laure

T’as dégringolé, plutôt. T’as de la chance d’être encore vivant. Quatre étages !

Dan

D’où je suis tombé ? De là haut ?

Laure

De chez toi, oui. Et pile sur le ciel de ma marelle.

Dan

De chez moi ? Qu’est-ce qui te fait croire que c’est chez moi?
Je comprends pas.

Laure

Eh, là, t’es où ? Dans quel délire ? T’es avec moi ou quoi ?
Tu te sens bien ?

Dan

Je me sens bien, mais je ne sais pas qui tu es. Je t’ai jamais vue. Tu dis que je viens de tomber du quatrième étage, mais je ne te crois pas : je devrais être mort ou salement blessé, si c’était vrai. Ou alors, le ciel de ta marelle, c’est au moins la porte du Paradis.

Laure

Tu ne sais même pas que t’es tombé ?

Dan

Ben… Je me rappelle pas.
Bref, je me rappelle rien. Même pas mon nom. Même pas qui je suis.
Tout ce que je sais, c’est que je viens du balcon, là-haut, mais c’est seulement toi qui me l’as dit et peut-être bien que tu te fiches de moi.

Laure

Oh, là, là ! Tu as tout oublié, vraiment ?

Dan

Ce que je vois ici ne me dit rien. Rien de rien. Ni les boutiques, ni les immeubles. Pourtant c’est d’un de ces immeubles que je suis tombé, non ? Je te jure que je ne saurais même pas dire lequel. Et toi, tu ne me fais penser à personne non plus, pas le moindre souvenir.

Un moment de silence. Chacun réfléchit, puis.

Laure

Tu dois pouvoir trouver dans tes poches, un objet quelconque, un truc personnel qui pourrait t’évoquer quelque chose, non ? Un papier à ton nom ? Une photo qui te rappellerait un moment de ta vie ?

Il fouille dans ses poches, trouve plusieurs objets, mais cela ne lui dit absolument rien.

Dan

Ben… Je trouve pas.

Il fouille encore dans ses poches et, tout au fond de l’une d’elles, trouve une petite clé de cadenas ou de verrou. Il la considère longuement, l’interroge du regard.

Enfin…

Dan

Oui, ça me revient ! C’est ça. Le cadenas ! Le cadenas tout neuf ! On l’a changé la semaine dernière. Mes parents viennent d’acheter la maison d’un ancien garde forestier et on a  posé un nouveau cadenas pour l’entrée. Ce sera notre maison de campagne.

Hourra ! Tout me revient ! Je me rappelle tout !

Laure

Tu es certain ? Tu es bien sûr ?
Tu m’as fait peur, tu sais ?

Dan

Je te dis que tout est clair, maintenant. Oui, clair. Comme si on avait allumé toutes les lampes dans ma tête. Je me retrouve. Quel bien ça fait ! Oui, je me retrouve entièrement grâce à cette maison dans la forêt.

Laure

Dans une forêt, d’ordinaire, l’histoire veut plutôt qu’on se perde. Mais bon, tu es sans doute un cousin du Petit Poucet.

Un temps, assez long, puis…

Laure

Tu m’inviteras, dis, dans ta forêt ?

Fin 


Fanny Carel a publié trois pièces pour l’école des loisirs