Dis, Papa, toi aussi tu vas mourir un jour ? par Natalie Rafal

Personnages :

Une petite fille en 2010 (qui devient la mère en 2030)
Son père en 2010 (qui devient grand-père en 2030)
Des enfants en 2010
Anya, 11 ans, en 2030
Sa mère, en 2030
Son grand-père, en 2030

Scène 1

Une maison à Champigny sur Marne. Années 2010. Un père et sa fille.

La fille : Dis Papa, toi aussi tu vas mourir un jour ?
Le père : Non ma chérie je te le promets…

Scène 2

Une cour d’école.

Enfant 2 : Pan ! T’es mort.
Enfant 1 : Non.
Enfant 2 : Je t’ai tiré dessus.
Enfant 1 : Oui, mais moi je meurs pas.
Enfant 3 : Ben si, tout le monde meurt.
Enfant 1 : Pas moi. Ni mon Papa.
Enfant 2 : Et pourquoi ?
Enfant 1 : Il m’a promis.
Enfant 3 : N’importe quoi !
Enfant 1 : C’est vrai. Il a des copains savants qui vont nous empêcher de mourir.
Enfant 2 : Comment ?
Enfant 1 : Il a pas dit. Je crois qu’on va se faire congeler.
Enfant 3 : Comme les épinards ?
Enfant 1 : Comme Michael Jackson. Et avant ça, on va télécharger notre cerveau sur un disque dur…

Rires et moqueries des autres enfants…

 

Scène 3

Le père et sa fille

La fille : Papa ?
Le père : Oui ma chérie ?
La fille : Mes copains me croient pas.
Le père : ..?..
La fille : Quand je leur dis qu’on va pas mourir.
Le père : Normal. Ils sont jaloux.

Scène 4

Années  2030. La mère et sa fille, Anya

Anya : Maman ?
La mère : Ma chérie ?
Anya : J’aimerai bien mourir.
La mère rit. Qu’est-ce que tu racontes ?
Anya : Je dis que j’aimerai bien mourir.
La mère :
Anya : Attraper une maladie et mourir.
La mère : Tu sais bien que les maladies n’existent plus.

Temps.

La mère : La mort non plus.
Anya : Je sais.
La mère : Ton grand-père s’est battu toute sa vie pour réussir à …
Anya : Je sais.
La mère : Et il en est mort.
Anya : Je sais.

Scène 5

Plus tard. Chambre d’Anya.

La mère : Tu veux vraiment mourir ?
Anya acquiesce
La mère : Mais pourquoi ?
Anya :
La mère : Tu n’es pas heureuse ici ? avec nous ?
Anya :
La mère : Tu te rends compte de la peine que tu nous fais ?

Scène 6

La nuit. Anya se lève et se rend discrètement dans le salon. Elle entre dans une machine ovale et transparente, tape un code et se télétransporte au Conservatorium. Elle réapparait devant un cercueil-bulle, lui aussi transparent. Son grand-père est allongé à l’intérieur. Elle actionne l’activateur de transmission de pensées. 

Anya : Papi ?
Grand-père : Bonjour ma chérie.
Anya : Ça va ?
Grand-père : On fait aller.
Anya : C’est comment la mort ?
Grand-père : Long.
Anya : Raconte.
Grand-père : Quoi ?
Anya : Comment c’est arrivé. Maman dit que tu es l’un des derniers morts. C’est bête !
Grand-père : Je t’ai raconté mille fois.
Anya : Raconte encore.
Grand-père : J’avais promis à ta mère de ne pas mourir. Je voulais tenir ma promesse. J’ai travaillé, jour et nuit. Et puis, le cœur lâché.
Anya : T’en as pas commandé un autre ?
Grand-père : Les cœurs de rechange étaient rares. Et chers. J’étais fatigué. J’ai préféré laisser ma place.
Anya : Tu avais promis.
Grand-père : Je sais. Je suis désolé.
Anya : Papi ?
Grand-père : Ma chérie ?
Anya : Je voudrai mourir moi aussi.
Grand-père : Mais Anya…
Anya : Je m’ennuie. Les gens ne font plus rien. Ils ont trop de temps. Ils reportent tout au lendemain. Rien n’est important ou urgent tu vois ? tout est possible, à portée de main. Maman dit qu’avant, il y avait des interdits, des problèmes, des gens qui se battaient (comme des enfants mais avec des vraies armes !) ou bien ils travaillaient et manquaient toujours de temps alors ils se dépêchaient de faire les choses, parce que la mort pouvait venir à tout moment, comme dans les vieilles histoires où le héros tombe gravement malade et manque de mourir et finalement guérit à la dernière minute. Ça faisait des émotions. Des trucs dans le ventre. C’était l’aventure ! S’il te plait grand-père, fais nous revenir en arrière.
Grand-père : Je ne peux pas.
Anya : Je voudrais sentir des trucs dans le ventre moi aussi.
Grand-père : Parle-moi de toi, de ta vie.
Anya : Rien à dire.
Grand-père : De l’école alors. Tu y vas toujours ?
Anya : Une fois par semaine. Pour l’expérience sociétale. Maintenant tout se fait par transfusion de connaissances.
Grand-père : Et la nature ?
Anya : … ?…
Grand-père : Les arbres, les plantes, les oiseaux.
Anya : faut aller dans des musées pour ça. Il y en a un pas très loin de chez nous, à la place de la patinoire.
Grand-père : La patinoire a disparu ?
Anya : Elle était vide. Tout le monde patine en virtuel. C’est moins cher et tu peux être tout de suite champion olympique.
Grand-père : Et la marne ?
Anya : La quoi ?
Grand-père : La rivière qui coulait au bout de notre rue.
Anya : A sec. Remplacée par un lac artificiel. Beaucoup plus propre.
Grand-père : Et la rue, la maison…
Anya : toujours là. Sauf qu’ils ont fait pousser des immeubles sur notre toit. Dans le jardin aussi.
Grand-père : Fait pousser ?
Anya : Tu sais, comme avant, avec les fleurs. Tu plantes une graine et en vingt quatre heures tu as ton immeuble. Plus de problème de logement. En plus, c’est biodégradable. Tu déménages facilement. Par contre, on a de plus en plus de mal à voir le ciel.
Grand-père : Tu te déplaces comment ?
Anya : Drone, dédoublement, téléportation. Ça dépend.
Grand-père : J’aurai tellement voulu connaitre ça. Et l’amour ?
Anya : Quoi l’amour ?
Grand-père : Tu n’es jamais tombée amoureuse ?
Anya : Je ne sais pas. Tu veux parler des boites-love ?
Grand-père : Heu…
Anya : Là où on va si on a des besoins? J’en ai entendu parler. Il faut attendre 18 ans. Je crois qu’il y a différents programmes. J’y connais rien, je suis trop jeune. Temps. Tu es déjà allé dans une boite love papi ? c’est là que tu as rencontré mamie ?
Grand-père : Oui. C’est ça. Débrouille-toi pour choisir la bonne personne !
Anya : Je ne sais pas si on peut choisir. On t’attribue un match et voilà. Personne se plaint. Tu étais content de mamie toi ?
Grand-père : Oui, très.
Anya : Tant mieux.
Grand-père : Je suis fatigué, je vais me reposer.
Anya : Au revoir Papi. A bientôt.
Grand-père : Anya ?
Anya : Oui ?
Grand-père : Oublie la mort, d’accord ?
Anya : Je… je vais essayer.
Grand-père : s’il te plait. Promets-moi.
Anya : Je te promets.

Scène 7

Anya sourit. Elle se télétransporte chez elle, entre dans la chambre de sa mère, se glisse dans son lit et se blottit dans ses bras.

FIN


Natalie Rafal est auteure, actrice et artiste associée à la Cie les Chants de Lames. Ses pièces s’adressent tant au jeune qu’au tout public. Il y est question de quête, de voyage initiatique, de transformation, de résilience. Natalie croit à la force de la poésie, de la légèreté, de la fantaisie et de l’humour comme possibilité de transformation et de réenchantement massif du monde.

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