La danse de la pluie

De  Thomas B. Hoffman
Traduction Gerda Poschmann-Reichenau

I

Un plateau.
Un jeune homme entre. Il porte un ballon sous le bras. Dans l’autre main, il tient un parapluie fermé.

Ma grand-mère avait quatre-vingt-dix ans et elle était vraiment bien dans ses baskets. Et déjà à l’époque, je savais que si un jour j’atteignais son âge, je voudrais être comme elle. Mais je n’avais que six ans et j’étais le plus grand fan de foot de tous les temps.
Il fait quelques démonstrations avec le ballon.
Pour moi, il n’y avait rien de plus beau qu’un match. Les spectateurs, les acteurs, l’équipe, l’ivresse de la victoire – ok, parfois il y avait un match qu’on perdait. Tout cela avait une magie particulière. Jusqu’à ce qu’un jour fatidique, je demande à ma grand-mère :
Obligé?
Obligé.
Mais pourquoi?
Le théâtre, mon garçon, c’est l’éducation du cœur. Ça t’apprend à regarder différemment, à écouter mieux et à ressentir plus profondément. Surtout la danse. C’est pour cela que ce soir, on va au théâtre.
Mais mémé! Ce soir, c’est la finale de la Champions League et si je la rate…
Tu vas la rater, François! Tes parents ne sont pas là et nous, on va au ballet.
Mais c’est barbant.
Au contraire. Ça va te montrer ce que c’est que d’être un humain.
Ça, je le sais depuis que je suis venu au monde.
Avant que tu ne viennes au monde, le fleuve était déjà là. Pourtant, chaque jour, c’est un fleuve nouveau.
Comment ça?
Parce que chaque jour, il charrie une eau différente. Aujourd’hui, par exemple, il va encore pleuvoir.
Mais le soleil a brillé toute la journée.
Les choses changent, mon garçon. Toi aussi.

Je n’avais aucune chance. Elle avait quatre-vingt-dix ans et je ne pouvais pas la laisser y aller toute seule.
II

Le théâtre avait au moins deux fois l’âge de ma mémé, mais il était aussi respectable qu’elle. C’était la première fois que je le voyais de l’intérieur. Tout ce qui était dedans était vieux et pourri et guindé : les portes en bois, les escaliers en pierre, les gens.
Obligé, vraiment?
Le mouvement, c’est la vie et l’immobilité, c’est la mort, François. La danse réconcilie les deux.
Dit ma grand-mère. Ça ne servait à rien. Ils allaient siffler le coup d’envoi. La lumière s’est éteinte, le rideau s’est ouvert. La musique a commencé, les danseurs sont arrivés, le destin s’est mis en marche. J’allais rater la finale. Sur le plateau, il ne se passait rien. Dans le noir de la salle, les premiers endormissements. Immobilité.
Mémé, on est morts?
François!
Alors pourquoi tu as les yeux fermés?
Pour mieux entendre la musique.
Mais du coup, tu vois pas les danseurs.
Mon corps connaît l’histoire.
J’ai réfléchi. Comment un corps peut-il connaître une histoire? Oui, bon, le corps d’un attaquant sait automatiquement comment il doit amortir la balle et le but, il le trouverait même en dormant. Tout ça, c’est l’entraînement. Et comme si elle avait deviné mes pensées, elle a dit
A l’époque, François, quand j’étais très jeune, j’ai dansé cette pièce pendant des années. J’étais la danseuse étoile. Je la connais par coeur.
Ça, c’était nouveau pour moi. Ma mémé avait été jeune? Et danseuse? Et là, tout d’un coup, elle s’est levée, elle est montée sur son siège, elle a ouvert son parapluie et elle a commencé à tourner sur elle-même en se balançant légèrement.
Mais qu’est-ce que vous faites?
Du jamais vu!
Je vous ensorcelle!
Assise!
Elle est folle!
Et là, tout d’un coup, il s’est mis à bruiner, tout doucement. Sur le plateau. Dans la salle. Pourtant la musique continuait comme si de rien n’était.
Il y a le feu!
Non, il pleut!
Si, quand il y a le feu, la sécurité incendie se déclenche.
Non, elle a vraiment fait de la sorcelllerie.
Et là, vraiment. Le mouvement a gagné toute la salle. Les gens se sont mis à trottiner sur leurs pointes de pied. A secouer leurs corps, à sauter en l’air, à tourbillonner par-dessus les gradins, à se rassembler en gesticulant, à trouver un rythme commun puis à s’éparpiller de nouveau d’un seul coup. Bras et jambes, têtes et manteaux et sacs et parapluies, tous les corps, un océan vivant. C’était un tel plaisir! On dansait! On dansait tous! Ah, si profondément, et si fort! Tout le reste était oublié.

III

C’était il y a dix ans, maintenant. Ma grand-mère n’a pas ensorcelé que le théâtre, mais moi aussi. Je suis devenu danseur. Et maintenant – je vais vous montrer la danse de la pluie que j’ai apprise à l’époque…
Une bruine fine commence à tomber, les spectateurs prennent leur parapluie et accompagnent les mouvements du danseur, en musique…

Regentanz

I

Eine Bühne. 
Ein junger Mann tritt auf. Er hat einen Ball unter dem Arm. In der anderen Hand trägt er einen geschlossenen Regenschirm.

Meine Großmutter war neunzig und fit wie ein Turnschuh. Und ich wusste damals schon, sollte ich je so alt werden, wollte ich sein wie sie. Aber ich war erst sechs und der größte Fußballfan aller Zeiten.
Er führt einige Ballkünste vor.
Es gab für mich nichts Schöneres als das Spiel. Die Zuschauer, die Akteure, das Team, den Rausch des Sieges – okay, manchmal haben wir auch ein Spiel verloren. Das alles hatte seine eigene Magie. Bis ich eines schicksalhaften Tages meine Großmutter fragte

Müssen wir?
Wir müssen.
Aber warum?
Das Theater, mein Junge, ist Herzensbildung. Es lehrt dich anders zu sehen, besser zu hören und tiefer zu empfinden. Besonders der Tanz. Und deshalb gehen wir heute ins Theater.
Aber Oma Heute Abend ist das Champions-League-Finale und wenn ich das verpasse…
Du wirst es verpassen, François Deine Eltern sind nicht da und wir gehen ins Ballett.
Aber das ist langweilig.
Ganz im Gegenteil. Es zeigt dir, was es heißt, ein Mensch zu sein.
Das weiß ich schon, seit ich auf der Welt bin.
Bevor du auf die Welt gekommen bist, war der Fluss auch schon da. Aber er ist jeden Tag ein neuer Fluss. 
Wieso?
Weil er jeden Tag anderes Wasser führt. Heute zum Beispiel wird es noch regnen.
Aber die Sonne schien den ganzen Tag.
Die Dinge verändern sich, mein Junge. Du auch.

Ich hatte keine Chance. Sie war neunzig und ich konnte sie nicht alleine dorthin gehen lassen.

© Thomas B. Hoffmann 14. März 2014
Regentanz
II

Das Theater war mindestens doppelt so alt wie meine Oma, aber ebenso ehrwürdig. Ich sah es überhaupt das erste Mal von innen. Alles darin war alt und morsch und steif: Die Holztüren, die Steintreppen, die Menschen.
Müssen wir wirklich?
Die Bewegung ist das Leben und der Stillstand ist der Tod, François. Der Tanz versöhnt sie beide

Sagte meine Großmutter. Es hatte keinen Zweck. Gleich würde Anpfiff sein. Das Licht ging aus, der Vorhang auf. Musik setzte ein, die Tänzer kamen, das Schicksal nahm seinen Lauf. Ich würde das Endspiel verpassen. Auf der Bühne geschah nichts. Im Dunkel des Zuschauerraumes schliefen die ersten. Stillstand.

Oma, sind wir jetzt tot?
François
Warum hast du dann die Augen zu?
Damit ich die Musik besser höre.
Aber dann siehst du ja die Tänzer nicht.
Mein Körper kennt die Geschichte.

Ich überlegte. Wie kann ein Körper eine Geschichte kennen? Ja, gut, ein Stürmerkörper weiß auch automatisch, wie er einen Ball annehmen muss und findet das Tor im Schlaf. Alles Training. Und als hätte sie meine Gedanken erraten, sagte sie

Früher, François, als ich sehr jung war, habe ich dieses Stück jahrelang getanzt. Ich war die Prima Ballerina. Ich kenne es in, – und auswendig.

Das war mir neu. Meine Oma war einmal jung? Und Tänzerin? Und plötzlich stand sie auf, stellte sich auf den Stuhl, spannte ihren Regenschirm auf und begann sich leicht wiegend zu drehen.

Was machen Sie da?
Unerhört!
Ich zaubere!
Hinsetzen!
Sie ist verrückt!

Da begann es mit einem Mal ganz leise zu nieseln. Auf der Bühne. Im Saal. Doch die Musik spielte weiter als wäre nichts geschehen.

Es brennt
Nein, es regnet
Wenn es brennt geht die Sprinkleranlage an.
Nein, sie hat wirklich gezaubert

Und wirklich. In den Saal kam Bewegung. Die Menschen trippelten auf Spitzen. Sie schüttelten ihre Körper, sie sprangen durch die Luft, sie wirbelten über die Sitzreihen, sie kamen gestikulierend zusammen, fanden einen Rhythmus und stoben wieder auseinander. Arme und Beine, Köpfe und Mäntel und Taschen und Regenschirme, alle Körper ein lebendiges Meer. Es war beglückend. Wir tanzten Wir tanzten alle Ach, so tief, so viel Alles andere war vergessen. 
III

Das ist nun zehn Jahre her. Meine Großmutter hatte nicht nur das Theater verzaubert, sondern auch mich. Ich bin Tänzer geworden. Und jetzt – zeige ich euch den Regentanz, den ich damals gelernt habe…

Es beginnt leise zu nieseln und das Publikum nimmt seine Schirme und schließt sich mit der Musik den Bewegungen des Tänzers an…
*
Thomas B. Hoffmann
Né en 1960
Depuis, en route
dans l’école de la vie, dans l’atelier de la démence, dans l’académie de l’amour et des passions et dans l’absolu.
Destination: des détours, vivant dans le présent.
En tant qu’acteur, locuteur, auteur et apprenant.

Née en 1969, Gerda Poschmann-Reichenau étudie à Munich et Paris (théâtre, histoire de l’art, littérature française). Ensuite, elle travaille comme dramaturge au Schauspielhaus Salzburg. Après avoir eu deux enfants, elle devient lectrice et traductrice indépendante pour les agences de théâtre de Per H. Lauke (Hamburg) et travaille comme dramaturge pour la compagnie de danse editta braun company (Salzburg). Avec sa famille, elle habite tout près de la frontière autrichienne en Bavière.