Le cheval de vent, par Tristan Jacobs

Texte français de Cléophée Demoustier

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Résumé de « Windhorse »

Un ancêtre flottant dans le vent découvre qu’il est appelé par un descendant cinq cents ans après sa mort. Ce descendant n’est pas ce que l’homme imaginait – et ceci est aussi adorable que le vent changeant sans cesse.
Une histoire inspirée des récentes discussions autour de la Nation arc-en-ciel en Afrique du Sud.

Un homme habillé style 16ème siècle.

ANTHONY : J’aime le vent. J’aime vraiment le vent. J’aime tout dans le vent. Comment cela sèche des vêtements, comment cela rafraichi… Mais, surtout, la sensation que cela apporte. C’est comme une « sensation» personnifiée… Attendez, pas personnifiée… élémentifiée. Vous savez, l’essence de la sensation. C’est le moment où vous êtes dans le vent, juste dedans (parce que d’une manière ou d’une autre, cela arrive de son propre chef), et que sa qualité insaisissable, intouchable bouillonne dans vos oreilles.
Ça. J’aime vraiment ça.
Qu’importe combien je me sens fatigué, une petite rencontre avec le vent me revigore toujours. Revigore ?
C’est comme si le vent emportait les douleurs et l’adversité avec lui. J’imagine que c’est comme un souffle du paradis, ou de quelque chose comme le paradis… Ce qui est probablement là où je suis maintenant, ou quelque part comme ça.
Si le vent fut, ou est, quelque chose de proche du paradis, ou comme l’esprit errant de nos ancêtres, que suis-je donc ? un pet?
Si tous mes ancêtres, et tous mes descendants, se dispersaient autour de moi en bouffées de vent – comment les voir ? comment les entendre ?

Un coup

Et cela ?

Silence

Je me souviens de gens disant que la mort physique n’est qu’un rite de passage. La classe! Souffle et os, voilà ce que j’étais.
Mais je connais l’agriculture, je connaissais…
Je ne sais pas si j’ai bien pigé cette histoire de « temps ». Je n’arrive pas à décider où je suis. Tout me semble beaucoup moins linéaire que ça ne l’était avant – juste maintenant- Il y a 100 ans?
Jour après jour, je m’accorde avec les croisés pour empêcher le commerce triangulaire portugais de me tuer ainsi que ma famille sur la côte Est. D’autres hommes et femmes sont simplement éliminés de la façon la plus honteuse. Je convoite ma petite portion de la rivière Zambezi pour m’assurer que Vasco de Gama et ses hommes ne me brulent pas durant mon sommeil comme les autres pèlerins.

Un coup

Il serait agréable de parler à quelqu’un, je pense… je pensais ?
Ah ! Une simple visitation bien placée. Voilà ce que j’ai besoin de faire… comme si j’attrapais une balle. Hop ! Dans la poche ! Je vais juste m’introduire dans le rêve de quelqu’un. Encore mieux… Ai-je un sanctuaire ? Quelqu’un priant pour moi ?

Peut-être que l’un de mes petits-enfants a survécu assez longtemps pour voir ses petits-enfants (et ainsi de suite) ; peut-être qu’ILS ont ensuite eu besoin de fuir le Mozambique (avec leur penchant européen) quatre cents ans après moi. Peut-être, qu’à un moment que quelqu’un appellerait ‘maintenant’, il y a quelqu’un qui m’appelle… Est-ce possible … ?

Un coup

Fondations. Colonies. Tous attendent que le vent vienne les défier, les secouer et les tester. Les briser.
Je les brise. Je suis le vent.

Un coup

Entrez !

Silence

 Où peut-être est-ce moi qui devrais entrer…ou « rentrer» ?

1 O.S : Je ne suis pas sûre qu’il veuille me voir. Je ne le connais pas vraiment. Peut-être qu’on devrait essayer demain

ANTHONY : Une femme ?

2 O.S : Ngomso? Hayi, sissi. Maintenant c’est maintenant. Il est là. Peut-être qu’il a peur. Tu as dit qu’il n’était pas… africain ?

ANTHONY : Ça c’est un homme.

1 O.S : Ewe mhlekazi. Mon père était un homme blanc, européen. Sa lignée remonte jusqu’au Mozambique puis à travers la mer.

2 0.S : Et puis la lignée va remonter encore plus loin et revenir à travers la mer, jusqu’ici.
Il viendra. Vumani bo !

ANTHONY : Je ne suis pas sûr de comprendre. Mais je ne suis pas sûr de comprendre le vent, non plus, ni la pluie…
Autrefois, un des marins rapporta un conte à ma famille – sur des chamans, des contrées lointaines, qui pratiquaient la technique du Cheval de vent. Est-ce ceci qui… appelle ?
Je ne dois pas être en retard. Mon père n’était jamais en retard, la ponctualité était sa fierté. Oui. Mon père.

Un coup

Père!
La porte. Où est le….? Le ferme-porte.
Le vent, où est le vent? Je vais te chevaucher et on va entrer en collision avec les vivants, et eux avec moi…

Il se lève.
Noir


Parcours artistique

Tritan est titulaire d’une maîtrise ès arts en Performance contemporaine. Il a effectué ses études postdoctorales en littérature dramatique, écriture et théâtre. Il a travaillé en tant qu’archiviste des manuscrist de théâtre au Musée National de littérature anglaise. Il enseigne actuellement à L’AFDA à Johannesbourg.

Tristan a été publié dans de nombreux journaux académiques. Il a présenté ses recherches à Toulouse, Helsinki, Tokyo, Cape Town et Malmö. Il a participé au programme de l’ASSITEJ “Inspiring a generation” à Paris en 2013. En tant que dramaturge, il a écrit et joué ses oeuvres, dont quelques-unes ont été publiées, dans divers festivals et théâtres en Afrique du Sud.

Il a participé à Un jour, une pièce depuis sa création en 2014