Main dans main

De Franck Achard

Personnages :

Ella, une petite fille
Fitzgérald, son grand-père
La petite-fille
Le grand-père
L’autre petite-fille
L’autre grand-père

Every time we say goodbye, I die a little
Every time we say goodbye, I wonder why a little
(Cole Porter, Every time we say goodbye)

Ruines dérangées par l’arrivée de la forêt.
Le soir trébuche et tombe.

Ella
– Dis, papy, tu l’entends, toi, le cri des feuilles sous nos pas ?
Fitzgérald
– Ce n’est pas un cri, selon moi, mais un rire.

Ella
– Un rire ? Sûrement. Parce que, quand même, c’est un drôle d’endroit.
Fitzgérald
– Pas si drôle.
Ella
– C’est vrai, pas si que ça, couci-couça. J’aime bien quand ma main dans la tienne.
Fitzgérald
– Et moi ?
Ella
– Et toi ?
Fitzgérald
– J’aime bien, moi ?
Ella
– Oui. Toi aussi, tu aimes ça. Depuis toujours.
Fitzgérald
– Bien. Très bien. Alors viens, c’est par là.

Silhouette estompée d’une église. La nuit prend le soir dans ses bras.

Fitzgérald
– Ella ?
Ella
– Papy ?
Fitzgérald
– Qu’est-ce qu’on fait là ?
Ella
– Des crêpes.
Fitzgérald
– Dans les bois ?
Ella
– Je rigole. On furète, on cherchote.
Fitzgérald
– Après quoi ?
Ella
– Le théâtre, souviens-toi ! Tu as dit qu’il avait peur, qu’il tremblotait, se cachotait, que la forêt lui prêtait son chandail de buissons.
Fitzgérald
– J’ai dit ça ?
Ella
– Tout à l’heure.
Fitzgérald
– Je veux ma maman.
Ella
– Moi aussi, mais c’est pas si facile.

 L’obscurité se jette sur le monde. Dans l’église vacille une étincelle. Et brille, brille.

Ella
– C’est ici, papy, le théâtre ?
Fitzgérald
– Peut-être bien, sauf si c’est ailleurs. J’ai
peur.
Ella
– No stress, papy Fizi, je te tiens, tu te rappelles ?
Main dans main, on bravote, on cheminote, jusqu’au bout du bout du bois. Regarde, on est arrivé, tu vois, tout est illuminé, la peur a pris peur elle est partie se cacher dans les fourrés.
Asseyons-nous, je crois bien que ça va commencer.
Fitzgérald
– Qu’est-ce qui va commencer ?

Ils prennent place tandis que, sur la scène, entrent la petite-fille et son grand-père.

La petite-fille – Dis, papy, tu l’entends, toi, le cri des feuilles sous nos pas ?
Le grand-père – Ce n’est pas un cri, selon moi, mais un rire.

Ella
– On dirait nous, tu trouves pas ?
Fitzgérald
– Bof.

Dans l’église, la pluie fait comme chez elle et commence à tomber.

Ella
– C’est normal, tu crois, que la pluie nous tombe dessus même à l’abri ?
Fitzgérald
– Mais oui, c’est le théâtre, ça, tout est possible, surtout l’impossible.
Ella
– Ah.
Fitzgérald
– Comment tu t’appelles ?
Ella
– Ella, papy, ta petite-fille tant aimée que jamais, jamais tu m’oublieras.
Fitzgérald
– D’accord. Je vais essayer d’y penser, penser à ne pas t’oublier. Et moi ?
Ella
– Toi, c’est Fitzgérald. Papy Fizi pour les intimes.

La petite fille –  Un rire ? Sûrement. Parce que, quand même, c’est un drôle d’endroit.

Fitzgérald
– Pas si drôle.

La petite fille – C’est vrai, pas si que ça, couci-couça. J’aime bien quand ma main dans la tienne.
Le grand-père – Et moi ?

Ella
– Et toi ?
Fitzgérald
– J’aime bien ?

La petite fille – Oui. Toi aussi, tu aimes ça. Depuis toujours.
Le grand-père – Bien. Très bien. Viens, c’est par là.

Fitzgérald
– Je crois que je vais m’arrêter là.
Ella – Pas possible, ça, papy. Il pleut et il fait froid. Un
coup à attraper la mort.

Fitzgérald s’allonge dans son fauteuil.

Fitzgérald
– Mais si, mais si, tu verras que c’est possible, et le spectacle se poursuit, il avance et se transforme, et moi, je n’y comprends plus goutte. Dans quelle langue parlent-ils, ces deux là ?
En latin ?

Le grand-père – Ella ?

Ella
– Papy ?
Fitzgérald
– Qu’est-ce qu’on fait là ?

La petite-fille – Des crêpes.
Le grand-père – Dans les bois ?

Ella
– Je rigole. On furète, on cherchote.
Fitzgérald
– Après quoi ?

La petite-fille – Le théâtre, souviens-toi !
Le grand-père – Ah. Oui. C’est vrai. Le théâtre.

La petite-fille et le grand-père disparaissent en coulisse.
On entend une musique. Une voix de femme chante « Every time we say goodbye ».
Fitzgérald se relève, cherchant la source des sons, monte sur scène.
Ella le suit.

L’autre petite-fille et l’autre grand-père entrent et s’assoient à leurs places.

Ella
– Dis, papy, tu l’entends, toi, le cri des feuilles sous nos pas ?
Fitzgérald
– Ce n’est pas un cri, selon moi, mais un rire.

L’autre petite-fille – On dirait nous, tu trouves pas ?

Noir final.

Né en 1974, Franck Achard entre en écriture par la chanson, puis s’adonne au roman. Il travaille sur la transmission dans les écoles du théâtre jeunesse, qui devient donc l’un de ses territoires d’expression. Le festival « Passages de témoins » accueille en 2011 une lecture sa pièce « Gaëlle aux yeux dormants » et en 2013 la mise en scène de « Nous, cerise ». En 2014, Franck Achard est auteur associé au théâtre du Rivage pour lequel il écrit trois pièces. En 2015 seront publiées deux de ses pièces de théâtre jeunesse aux éditions La Fontaine.