Zahwa, par Caroline Frachet

Des immeubles turquoise à proximité du périphérique. Derrière les fenêtres, les Montagnes resplendissantes.
Les murs silencieux de la chambre d’hôpital jaune poussin de Manon.

Lui, un vieil homme.
Zahwa, jeune-femme, 21 ans.
Manon, une vieille femme.

Zahwa et Lui vont se raconter une histoire qu’ils connaissent par cœur.

Lui : Alors ?

Zahwa : Papier !  / Lui : Caillou !

(Rires)

Zahwa : Un Jour Gris. La porte s’était refermée derrière moi. Les clefs restées à l’intérieur de l’appartement. Maman partie pour quelques temps et mon frère chez les grands-parents.
Rien ne m’attendait.

Lui : Gris comme aujourd’hui, on bavardait assis à table quand elle t’a vu. Assise à l’arrêt de bus où jamais personne n’attend.

Zahwa : (Rires) Le bus qui ne passe pas.

Le vieil homme attrape le mp3 de Zahwa, le connecte à une petite enceinte, cherche une chanson, appuie sur play. Le volume  élevé crache soudain une chanson de Kerry James. Ils sursautent. L’homme se précipite pour baisser le son.
On entend maintenant la chanson comme un bourdonnement lointain.

« J’serais pas étonné qu’un jour de pluie, ils m’arrosent
(… )
Il paraît qu’tu m’envies, mais sais-tu d’où je viens ? »

Lui : Il pleuvait. Tu avais tes écouteurs sur les oreilles. Tu as attendu longtemps. On te regardait et le jour tombait.

Zahwa : Je n’avais pas peur. J’attendais que le bus passe. Aller au bord de la mer, contempler l’horizon, les bateaux, partir, j’en rêvais.

Lui : Le bus ne passe jamais devant chez nous. Manon a traversé la route.

Zahwa :
Elle m’a demandé : « Où veux-tu aller ? »
J’ai dit : « là où le fleuve se jette dans la mer »
Elle a dit : « t’as quel âge ? »
J’ai dit : « 13 »
Elle a dit : « T’es seule ? »
J’ai dit : « ouais j’peux pas rentrer chez moi, c’est déserté, j’ai pas la clef, j’reviendrais quand ils s’ront là. »
Elle s’est assise à côté de moi, a pris un de mes écouteurs et l’a mis dans son oreille. C’était cette chanson là.

Un temps  

Zahwa :  Puis elle a dit : « Suis moi. »
J’l’ai suivi. On a attendu de n’plus voir les phares des voitures pour traverser la route.
Sur le bord, il y avait un reste de neige maronnasse.

Lui : T‘as fait un vol plané !

Zahwa : Ouais ouais

mais c’est là que j’ai trouvé celui-ci. Le pif contre le sol.

Elle tend son poignet autour duquel est lacé un bracelet en tissu brodé d’une phrase qu’elle lit :

« Je fais de l’ivresse
ma chambre à coucher
et ce n’est pas une solitude
juste l’envie
de mettre des accents
à ma vie ». (1)

Pour mes 18 ans, Manon y a brodé cette phrase.

Elle monte le volume à fond pour le dernier refrain.
Ils dansent.
L’électro-cardiogramme de Manon reste stable.

Lui : Mets lui ses chaussures.

Zahwa enfile les chaussures aux pieds de Manon.

Lui : Qu’elle dorme avec, elle sera toujours prête à partir.

Zahwa :  Attendre un bus qui ne passe pas.

Ils dansent encore. C’est maintenant la chanson Osfour de Marcel Khalife qu’on entend…

[1] poème de Fiston Mwanza Mujila, Le fleuve dans le Ventre


Caroline se forme à la scénographie et intègre l’ENSATT à Lyon en 2013. En 2016, elle entre à l’Académie de la Comédie-Française.

https://carolineleila.wixsite.com/frachet